
Le 24 août 1998 demeure une date douloureuse dans l’histoire du Sud-Kivu et de la République Démocratique du Congo. Ce jour-là, la localité de Kasika, dans le territoire de Mwenga, fut le théâtre d’un massacre d’une extrême atrocité. Des centaines de Congolais furent tués par des éléments du RCD et leurs alliés de l’armée rwandaise. Selon les données rapportées par l’Église catholique, le bilan aurait atteint au moins 1 300 morts.
Le drame de Kasika ne fut pas seulement une succession de morts : il fut aussi une succession d’actes d’une violence difficilement imaginable. Parmi les victimes figurait le chef coutumier François Naluindi Mubeza III. Selon un rapport d’Amnesty International, ses assassins lui auraient arraché le cœur. Son épouse, Yvette Nyange Mukulumanya, enceinte de huit mois, fut éventrée. Au moins 29 membres de la cour royale auraient également été égorgés. Ces faits témoignent d’une violence qui visait non seulement à tuer, mais aussi à terroriser, humilier et détruire une communauté.
Vingt-huit ans après, une question demeure douloureusement actuelle : qu’est devenue la justice pour les victimes de Kasika ? L’impunité prolongée constitue une seconde blessure pour les familles et pour toute une population. Lorsque des crimes aussi graves restent sans jugement, les victimes ont le sentiment que leur vie n’a pas compté et que leurs bourreaux peuvent continuer à agir sans rendre compte de leurs actes. Plus grave encore, l’histoire récente de la région des Grands Lacs montre que certains acteurs associés à différents épisodes de violence ont pu accéder à des responsabilités politiques ou militaires, tandis que de nouvelles violences continuent de frapper les populations civiles.
Se souvenir de Kasika n’est donc pas cultiver la haine. La mémoire des victimes n’est pas un appel à la vengeance ; elle est une exigence de vérité et de justice. Une société qui oublie ses morts risque de banaliser le crime et de préparer de nouvelles tragédies.
À l’inverse, une société qui assume son histoire peut construire les conditions d’une véritable réconciliation : établir les faits, identifier les responsables, rendre justice aux victimes et garantir que de tels crimes ne se reproduisent plus.
Kasika interpelle ainsi la conscience congolaise, mais aussi celle de toute la communauté internationale. Les victimes ont droit à la mémoire, à la vérité, à la justice et à la réparation. Les familles ont le droit de savoir ce qui s’est passé. Les générations futures ont le droit de connaître cette histoire afin de comprendre que la vie humaine est sacrée et que nul ne devrait être au-dessus de la justice.
Vingt-huit ans après, n’oublions pas Kasika. N’oublions pas les victimes. N’oublions pas les survivants et leurs familles. Que leur mémoire demeure une veille permanente contre l’impunité. Et que justice soit enfin rendue à ceux qui ont été privés de leur vie, de leur dignité et de leur avenir.





